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La Cour d'assises d'Abomey a connu mardi la 35ème affaire inscrite à son rôle, la dernière de cette première session de l'année 2010. Il s'agit d'une affaire de pratique de charlatanisme et de sorcellerie qui a vu comparaître cinq accusés, en l'occurrence, les nommés Léodé Agbèdè, Nansi Dègnon, Hounwonsè Hounsito, Minaho Hounwassè et Paul Hounsou Hègbè, soit quatre femmes et un homme.
Ils ont tous été reconnus coupables des faits mis à leur charge et condamnés chacun à quinze ans de réclusion criminelle.
Il y a une dizaine d'années, indique-t-on, le village de Ouèssè dans la commune de Savalou était en proie à des morts fréquentes et mystérieuses de ses fils sans que personne ne puisse en identifier clairement les causes.
Seulement, voilà. Courant octobre 2006, dame Léodé Agbèdè confie à l'enfant Ernest Titignon Nougnon de la pâte de maïs et de la sauce destinée à sa grand-mère, la nommée Akouvinon.
Pris de faim, Ernest, alors âgé de huit ans environ, consomme le plat. La nuit même, à sa grande surprise, il se retrouve à l'intérieur d'un gros arbre en compagnie des nommés Léodé Agbèdè, Nansi Dègnon, Hounwonsè Hounsito, Minaho Hounwassè et Paul Hounsou Hègbè qu'il reconnaît formellement et bien d'autres personnes inconnues de lui.
A l'intérieur de cet arbre, la pratique consiste à festoyer autour de plats confectionnés à partir de poisson, viande de mouton ou de bœuf issus de la transformation d'êtres humains.
Bien qu'avec un retard de deux mois, Ernest s'en ouvre à son père et par les œuvres de celui-ci, l'affaire remonte jusqu'à la gendarmerie via les chefs de village et d'arrondissement.
Celui-ci convoque une réunion des sages pour auditionner les personnes ainsi soupçonnées de pratique de charlatanisme et de sorcellerie.
Au cours de la rencontre, Paul Hounsou Hègbè déclare être le chef des sorciers dans le village et que, pour opérer en dehors de Ouèssè, c'est lui qui effectue le voyage nocturne pour ramener l'âme de la personne dont ils ont besoin. Il précise aussi que parmi les femmes, c'est Léodé Agbèdè qui est chargée de coordonner la pratique à l'intérieur de Ouèssè.
Les autres mis en cause sont également passés aux aveux en reconnaissant respectivement avoir tué une, deux, quatre, cinq, voire onze personnes chacune. Révoltées, les populations ont menacé de leur faire subir le supplice du feu. Mais les élus locaux ont préféré rapidement saisir la brigade de gendarmerie de Savalou.
Appréhendés et inculpés pour pratique de charlatanisme et de sorcellerie, ils ont reconnu les faits tant à l'enquête préliminaire que devant le magistrat instructeur. Mais, à la barre, tous ensemble, ils nient les faits qui leur sont reprochés. Léodé Agbèdè, environ 79 ans, reconnaît avoir préparé de la pâte qu'elle destinait à dame Akouvinon mais déclare ignorer ce que c'est que la sorcellerie, affirme qu'il est impossible de se retrouver dans un arbre après avoir mangé de la pâte. Elle s'est même empressée de dire à la Cour qu'elle n'aimait pas la pâte dite "Amiwo" sans attendre d'être interrogée à ce sujet. Effectivement, lui rappellera la Cour, de sources concordantes, c'est autour de cette pâte que se déroulent leurs festins macabres.
Aux gendarmes, a précisé la Cour, elle avait révélé qu'elle avait tué quatre de ses enfants et deux petits enfants. Appelée à la barre, sa sœur Nansi Dègnon, 73 ans, la plonge en prenant le contre-pied de ses déclarations au sujet du lien entre la consommation de la fameuse pâte "amiwo" et ce qui peut s'en suivre. Reconnaissant l'existence de la sorcellerie, elle avoue avoir plusieurs fois reproché à Léodé sa propension à donner à manger aux autres.
"C'est pour éviter qu'elle répande la sorcellerie", a-t-elle précisé.
Hounwonsè Hounsito, 70 ans, affirme ne rien savoir de la sorcellerie et que c'est en prison qu'elle a appris pour la première fois qu'on peut transformer un être humain en poisson, mouton ou bœuf puis festoyer autour. Elle déclare qu'elle n'est pas sorcière et qu'elle a été citée parce qu'elle n'avait personne pour la protéger.
La Cour lui fait constater, pour la confondre qu'elle n'a pas été citée seulement par le petit Ernest. Les autres co-accusés aussi l'ont fait.
Hounwassè Minaho, veuve Agbèdè, plus de 90 ans, ayant eu 19 enfants dont seulement trois sont vivants nie elle aussi. La Cour lui fait remarquer qu'en plus d'avoir été reconnue par Ernest, ses co-accusés aussi l'ont citée comme étant des leurs. Sans nier être sorcier, Paul Hounsou Hègbè envoie la Cour vers des considérations qui polissent à merveille son image. Il déclare être sorcier mais appartiendrait à un club basé à Thio; un club dont les membres auraient pour vocation de sauver plutôt que de tuer.
Leur victime, le petit Ernest, aujourd'hui âgé de onze ans, a été aussi auditionnée. Il a raconté qu'à sa première apparition pour la réunion nocturne à l'intérieur du tronc d'arbre, le groupe a paniqué en le voyant. Léodé Agbédé, selon ses dires s'est employée à calmer ses congénères soit disant qu'il serait utile pour les petits travaux. Ayant pris part juste à deux réunions avant qu'il ne passe aux aveux, Ernest a décrit le modus operandi des membres de cette société secrète. On appelle le nom de la victime. Son esprit arrive. Il est attrapé et attaché à un arbre. L'esprit est tué et transformé en poisson, mouton ou viande de bœuf. La victime tombe malade et meurt au bout de quelques jours.
Chef de l'arrondissement de Ouessè à l'époque des faits, Laurent Houngla a été appelé à témoigner. Ayant conduit avec ses collègues l'audition au cours de laquelle les cinq accusés ont reconnus les faits qui leur sont reprochés, il a davantage éclairé la Cour au sujet des charges qui pèsent sur les accusés. En substance, on retient que Léodé Agbèdè était crainte et que l'amulette saisie chez elle lui permettait, chaque fois qu'elle le mettait au cou, de s'envoler. La calebasse récupérée chez elle contient un savon qui a la propriété de la rendre invulnérable. Il y a aussi ce couteau de quelques centimètres qui servirait à dépecer la viande.
Les témoins Akpodji Agossou et René Vignon y sont, eux aussi, allés de leurs accablantes révélations pour les accusés.
Le ministère public assuré par Valentin Faladé va requérir vingt ans de réclusion criminelle pour chacun des accusés après avoir demandé de les retenir dans les liens de l'accusation parce que convaincus de pratique de charlatanisme et de sorcellerie. A la barre, a-t-il constaté, ‘'pas grand-chose qui les accable; c'est ça la sorcellerie, un monde ésotérique, un monde fermé. Le hasard a voulu que ce groupe de sorcier soit démantelé et cela juste par la petite gourmandise de Ernest". Le crime est constitué et les accusés accessibles à la sanction pénale, a en outre précisé l'avocat général.
Tour à tour, Me Mohamed Baré, Addis Yèkini Salami et Arthur Balley vont se succéder au prétoire pour plaider pour leurs clients. En parlant du seul homme du groupe, Paul Hounsou Hègbè, Me Baré a invité la Cour à jeter en sa direction un regard humain parce que le malheur a voulu le mettre sur la voie des pouvoirs maléfiques. Il fera remarquer qu'on ne devient pas sorcier par souci de nuire. Avec ce réquisitoire, note-t-il, c'est une erreur judiciaire qui s'annonce, a estimé l'avocat qui poursuit en faisant remarquer qu'étant guérisseur traditionnel, son client devrait bénéficier de circonstances atténuantes. "Nous sommes dans un monde de l'irrationnel. Pas de preuves.
C'est le doute et il profite à l'accusé", a-t-il déclaré. Il a demandé, pour son client l'acquittement ou tout au moins une peine équivalent au temps passé en détention.
Défendant les deux sœurs Hounsito Hounwonsè et Minaho Hounwassè, Me Salami évoque la nature du terrain à défricher - un terrain techniquement irrationnel pour dénier au ministère public l'assurance d'avoir convaincu. L'accusation étant, a martelé l'avocat, fondée sur l'irrationnel. La Cour ne peut, selon lui, les condamner à une peine quelconque d'emprisonnement et doit purement et simplement acquitter ses clientes. La preuve que les deux dames ont pratiqué la sorcellerie n'a pas pu être apportée. Comme ses confrères, Me Arthur Balley s'est lui aussi appesanti sur les déclarations de Ernest pour remettre en cause l'échafaudage de l'accusation. Les réquisitions du ministère public ne résistent pas à l'analyse du moment où, selon lui, il n'est pas normal de prendre les déclarations d'un enfant de huit ans comme paroles d'évangile. Il eut fallu le soumettre, a déploré l'avocat, à une expertise pédo psychiatrique. On découvrirait, a-t-il supposé, qu'il a dit des choses sur la base de ce qui se raconte dans son milieu. Pourquoi c'est cet enfant qui dit vrai et pas les accusés, s'est-il indigné.
Généralement, quand on parle de sorcellerie, explique Me Balley, on voit un malade et un mort. Mais dans ce dossier, il n'y a qu'un enfant qui fait des déclarations. Il en déduit que ce faisant, la preuve de la culpabilité de ses clientes n'a pas été apportée et que dans tous les cas il serait difficile de le faire même si elles sont coupables. Par conséquent, il plaide pour leur acquittement pur et simple.
La Cour rend son verdict. Elle déclare les accusés coupables des faits mis à leur charge et les condamne chacun à quinze ans de réclusion criminelle.
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